Ne manquez pas !
Accueil / Magazine / Norman Rockwell le peintre d’une Amérique

Norman Rockwell le peintre d’une Amérique

Norman Rockwell le peintre d’une Amérique
4.2 (83.33%) 6 votes

La manière dont on fait connaissance avec un artiste est étrange. Pas forcément avec l’artiste en chair et en os mais avec son œuvre.

 

Par André Girod

 

Beaucoup apprennent d’un écrivain, d’un peintre, d’un sculpteur ou même d’un homme politique en étudiant d’abord l’œuvre à l’école puis en s’informant plus si l’intérêt se présente. Parfois le hasard fera rencontrer le personnage lui-même au cours d’une réunion insolite. Si personnellement je connais Nicolas Sarkozy, pour ne prendre que cet exemple, c’est que pendant cinq ans, il fut mon interlocuteur à la Mairie de Neuilly comme administrateur des écoles.

Au cours de ma carrière cela est arrivé avec François Mitterand dont je fus l’interprète aux Etats-Unis. Mais avec Norman Rockwell, les circonstances furent entièrement différentes. C’est par un dessin que je découvris l’artiste. :  « The problem we all live with ». C’était un art engagé dans lequel s’était engouffré Norman Rockwell, à l’étonnement de tous ses fervents admirateurs. Jusque-là Norman n’avait osé mettre le pied sur les terres arides du dessin politiquement motivé ou controversé. Ses scènes étaient parfois d’une banalité et d’une platitude remarquables car elles étaient  considérées comme un reflet de la bonne société américaine. Personnages simples ( le postier, le policier, l’institutrice, le grand-père) qui dans un décor classique et une mise en scène plutôt déconcertante,  représentaient la vie « normale » des gens de l’Amérique profonde.

Sa réaction fut donc mal vue par une grande partie de la population du sud des Etats-Unis qui voyait dans ce dessin un affront à leur attitude politique.

D’abord décrivons la scène : une petite fille Noire, toute minuscule, encadrée de grands gaillards de la police fédérale en route vers son école. La petite fille est Ruby Bridges, née le 8 septembre 1954 à Tylertown dans le Mississipi. Ses parents déménagent à la Nouvelle-Orléans et veulent inscrire leur fille âgée de six ans à la « William Frantz school« . Problème : c’est une école réservée aux Blancs et aucun enfant Noir n’y a jamais été admis. Mais après le vote des lois « antiségrégationnistes » fédérales, n’importe quel enfant peut aller dans n’importe quelle école. Mais la tradition raciste est bien ancrée dans le Sud à forte majorité Noire. L’arrivée de l’enfant risque de créer le chaos avec des réactions violentes. Alors le 14 novembre 1960, le gouvernement fédéral  envoya des agents fédéraux pour escorter la petite fille à sa nouvelle école. Les professeurs refusèrent de l’avoir dans leur classe et une seule la prit pendant toute l’année. Ruby resta donc sa seule et unique élève, tous les parents blancs ayant retiré leurs enfants de l’école.

Si ce dessin avait attiré mon attention quelques années plus tard, c’est qu’il m’avait rappelé aussi en 1960 une scène de discrimination évidente dans l’Etat du Kansas, considéré comme état du Sud. J’avais un poste à la « Lawrence University » à Lawrence, banlieue de Kansas City. Parmi mes étudiants, il y avait plusieurs Noirs car l’université avait décidé d’ouvrir ses portes aux Noirs américains. Or un soir, en groupe, plusieurs Blancs et cet étudiant noir, nous décidâmes d’aller à Kansas City boire un verre. L’étudiant noir d’abord refusa de venir avec nous, sachant qu’il ne serait pas accepté dans les établissements de la ville. Personnellement je ne croyais pas un mot de son refus. Finalement il accepta avec beaucoup de gêne. Mais il avait raison : l’entrée lui fut refusée dans tous les bars où nous nous présentions et parfois sur une porte il y avait un écriteau : « no negroes« .

Puis cette idée de mélanger Noirs et Blancs dans les écoles, même dans le Nord, prit un temps considérable pour être acceptée puis organisée. Ce fut le cas de Cleveland où la ville était coupée en deux par la rivière Cuyahoga : à l’est les Noirs, à l’ouest les Blancs. En 1975, j’organisai la première classe franco-américaine pour le système scolaire de Cleveland (Cleveland school Board). Deux écoles furent choisies pour un « équilibre racial ». A l’est, Gracemount school, entièrement noire et à l’ouest, Benjamin Franklin school, toute blanche. A cette époque, le système scolaire de Cleveland avait été traîné devant un tribunal fédéral présidé par le juge Frank Batisti pour discrimination. Il fut condamné en 1976, malgré une dernière démarche du superintendant de Cleveland, le Dr Paul Briggs, de présenter le programme de la classe franco-américaine comme un moyen de mélanger les enfants blancs et noirs sans violence. Au cours d’une réunion précipitée avec Frank Batisti dans son bureau, j’ai pu expliquer mon programme. Trop tard, cela ne suffisait pas.

Alors ce dessin me rapprochait beaucoup de Norman Rockwell et de son idée d’utiliser son art pour la lutte anti discriminatoire qui prévalait encore à cette époque.

Puis je retrouvai dans ses dessins toute cette vie américaine dans une petite ville comme Appleton, Wisconsin ou Cedar Rapids,Iowa. Fleuve tranquille qui apporte des joies toutes simples, des moments mémorables que Norman voulait exposer dans ses œuvres. Son talent de dessinateur qu’il perçut très jeune, le conduisit à l’observation de son entourage et de sa ville. Toutes les scènes qu’il peint ont un petit côté « Boy-scout » pour lesquels il a beaucoup travaillé. Naïveté de l‘histoire qu’il illustre (scènes chez le médecin : la piqure, oscultation de la poupée), moralité bon enfant avec un clin d’œil pour les autorités qui l’appliquent (exemple : la fugue) . Les activités familiales ne manquent pas autour du grand-père, des frères et sœurs ou des copains avec toujours un regard malicieux sur l’audace des enfants.

Norman Rockwell est né à New York le 3 février 1894 et mourut à Montreux en Suisse, le 8 novembre 1978. Il commença très tôt à dessiner et à peindre et en fit rapidement une carrière. Il faut dire que pendant quarante ans, ses illustrations servaient à faire la couverture du magazine « Saturday Evening Post » qui était un peu comme « confidences », destiné à un public aux mœurs tranquilles  et à la vie d’une banalité incroyable.

Son goût correspondait aux valeurs conservatrices des lecteurs. Les histoires courtes publiées étaient le reflet de cette Amérique profonde, ignorée de la grande presse et loin des tourments politiques, idéologiques et internationaux.

On retrouve à l’heure actuelle, cette ambiance dans le « cocooning » mot à la mode qui définit les diverses couches que chacun met autour de soi pour se protéger des événements dramatiques provenant d’un monde extérieur. Les images de Norman Rockwell représentent un milieu idéaliste, typique des petites villes, le genre « Small town life » où rien de terrible ne peut arriver, les événements graves se déroulant uniquement dans les grandes métropoles. Vladimir Nabokov dira de son art qu’il était « sentimental, bourgeois ( petite bourgeoisie),   kitsch ». Evidemment Vladimir à travers son roman « Lolita » était bien loin des mœurs de Norman ! Parfois le pathos ( ces émotions qui attirent la sympathie) caractérisait les dessins de Norman.

Mais y trouvait-il lui-même le bonheur ? Son psychiatre, puisque Norman a dû se faire soigner suite à des incidents pénibles de sa vie privée (mort de ses épouses successives), disait :  » Norman peint le bonheur mais n’arrive pas à le trouver ». Alors il l’inventait dans ses scènes idylliques, sans trace de violence, sans preuve de vices, il l’imaginait à travers ses scènes à l’eau de rose. Ses lecteurs raffolaient eux aussi de ces dessins qui les éloignaient souvent d’une vie contraignante. On retrouvera ce désir de montrer ce que pourrait être la vie dans les dessins animés et les histoires de Walt Disney. Même tendresse dans les traits, coloris paisibles, sketchs raffinés.

Pourtant au moment de la tourmente des droits civils (Civil rights) qui mobilisa une grande partie de la population contre le racisme décadent, l’âme de Norman se réveilla et il produisit des dessins politiques et engagés non plus pour le Saturday Evening Post qui ne les aurait pas acceptés mais pour le grand magazine d’actualités, Life Magazine. Et ce fut sa petite fille noire encadrée d ‘agents fédéraux. Tout à coup s’était révélée à ses yeux, une autre facette de la société américaine : le racisme, la discrimination, la pauvreté, la violence. Une pierre avait été jetée dans la belle vitrine (presque de Noël) de Norman Rockwell et lui avait fait prendre conscience que la vie, même dans l’Amérique profonde de la classe ouvrière et moyenne ( middle class) n’était pas toujours protégée.

Norman Rockwell est-il un véritable artiste ? C’est selon le point de vue de chacun. Si l’artiste doit, suite à une jeunesse rebelle, insoumise, pleine de de tourments présenter des œuvres dramatiques où surgit la souffrance, la violence, la mort et la haine, alors Norman Rockwell n’est qu’un paisible illustrateur de revues guimauve. Mais pourtant il est le reflet d’un certain côté de la société américaine éloignée, isolationniste qui ne veut pas voir au-delà des rues de son village ou sortir des commerces de son centre-ville. Je dois avouer que mes premiers temps dans des petites villes comme Appleton, Wisconsin ou Cedar Rapids, Iowa me montrèrent plus un côté Norman Rockwell qu’un côté Nabokov ! Et pour mes premiers pas en Amérique, je suis reconnaissant aux habitants d’Appleton de m’avoir fait connaître qu’une telle existence était possible ! C’était autant de pris !

Pourtant Norman Rockwell ne pourrait être publié de nos jours dans un magazine à grand tirage. Il devrait se contenter de calendriers locaux de clubs de « quilteuses » ou de troisième âge encore remplis de nostalgie. Il resterait un amateur, certes brillant, mais exposé uniquement dans les foires agricoles ou les kermesses de fin d’année. Le monde a changé brutalement et l’art contemporain, abstrait, abscons domine, repoussant ce brave Norman dans les archives d’une ère passée.

De temps en temps pour le repos de l’âme et sentir qu’il reste des petits bouts de paradis ici et là, je me plonge dans les illustrations de Norman Rockwell et je sens qu’il reste encore un peu de joie simple et de bonheur caché au fond de nos petites villes. Ces minutes sont précieuses !

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.