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Macky Shrimp Truck, « Kairos » à Hawaii

Macky Shrimp Truck, « Kairos » à Hawaii
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Il est des coins reculés qui apportent toujours une surprise agréable sans que l’on s’y attende. Partir à l’aventure sans but bien défini est une façon de voyager quand on a le temps. Etre pressé ne vaut rien de bon pour profiter du plaisir de visiter.

Par André Girod

Il est des coins reculés qui apportent toujours une surprise agréable sans que l’on s’y attende. Partir à l’aventure sans but bien défini est une façon de voyager quand on a le temps. Etre pressé ne vaut rien de bon pour profiter du plaisir de visiter. Dans  « Tourisme de Destruction Massive », je parle du « kairos » qui s’oppose au « telos». Rien de barbare dans ces termes puisque, parmi tous les clients que j’ai eus au cours de ma carrière d’accompagnateur au Touring Club de France, je pouvais assez rapidement juger mes gens comme étant motivés par le «  kairos » ou par le «  telos ». Patience, j’explique !

Kairos est un mot grec qui définit le temps surtout lorsqu’il est adjoint du mot «  chronos ». C’est le concept  de l’occasion opportune. Soyons plus clair : tout le long de notre journée ( semaine, année puis vie) quand nous nous promenons, nous rencontrons des points de rupture. On doit choisir : tout droit, à gauche, à droite. Est-ce que je prends cette allée, ou je traverse pour aller voir ailleurs ou je continue mon chemin. Ce point de rupture qui mène forcément à une décision qui pourrait paraître dérisoire, sans grande importance, peut pourtant en avoir beaucoup. Cinq minutes de flânerie vous conduisent dans le métro au moment d’un attentat ! Vous traversez et c’est l’accident.  Les Grecs parlaient d’un barycentre toujours en mouvement et Jankelevitch appelle cet instant un avant et un après. Vous vous baladez le nez en l’air et vous tombez nez à nez avec une belle fille qui vous plaît ( ou un beau mec). Vous draguez et c’est le coup de foudre avec tout le tralala qui s’en suit. Mariage, alors vous avez vraiment un avant et un après ! En un mot, un raccourci pourrait dire : « Maintenant est le bon moment d’agir ! »

 

Passons au « Telos » : d’après Aristote, c’est la cause finale, le but que l’on recherche, le planning prévu qui ne permet pas de dévier d’une trajectoire pré-établie. La théologie chrétienne parle de « vision béatifique ». Pas de fantaisie, pas de vagabondage, pas de modification du parcours. Droit au but sans détours, sans dévier du prévu et de l’organisé.

 

Vous avez compris : des touristes sont motivés donc par le kairos? ils choisissent la liberté de n’avoir aucun itinéraire. Les autres conduits par le « telos » ne dévient jamais de l’itinéraire et dans un voyage organisé, collent au guide ! A vous de définir à quelle catégorie vous appartenez. Evidement les conditions divergent. Le touriste « Kairos » a le temps et ne se soucie pas de l’horaire, le touriste « Telos » refuse de faire le moindre écart car son temps est chronométré donc précieux.

 

Où en suis-je de mes élucubrations ?

Lorsque vous visitez les Etats-Unis, faites-le en «  Kairos » ! Louez une voiture, sans aucun itinéraire fixe sinon la longueur de votre séjour mais entre l’arrivée et le retour, laissez-vous guider par votre instinct et votre fantaisie. Donc pas de réservations, jamais l’œil trop longtemps sur la carte. Et vous tomberez sur des coins sensationnels !

 

Pour ceux qui rêvent d’aller aux îles Hawaii, sur l’île O’ahu ( l’île de Honolulu et de Pearl Harbor), il est des sentiers qui mènent à des coins bizarres. L’un d’eux est la petite bourgade de Hale’iwa, sur la « North Shore », la côte nord, paradis des surfers. Là surtout en automne, viennent s’échouer sur le rivage les plus hautes vagues au monde. Certaines atteignent plus de quinze mètres de haut. C’est alors un spectacle unique et  la foule des badauds s’agglutine le long des plages.

 


Tous les ans, se joue la coupe de la « Triple Crown of Surfing », trois compétitions, le long de la côte nord : Hale’iwa, Sunset Beach et Banzai Pipeline. L’un des plus grands champions, Andy Irons le fut cinq fois mais lors de mon dernier séjour, il mourut de la maladie de la dengue. Il avait 32 ans et à Hawaii, ce fut un deuil national.

 

Or au début des années 1990, un émigré de Taiwan vint installer un vieux camion, genre camion à pizza sur les routes de France, pour y vendre des crevettes (shrimps). Entre deux tours sur les vagues, les adeptes de ce sport venaient casser une petite graine. Ce n’était pas trop cher, l’ambiance y était sympathique et la décontraction de mise. Notre entrepreneur fut vite débordé et son « truck » devint l’attraction de la région. Quand une chose marche bien, il y a les imitateurs et ils vinrent en nombre. Installés au bord de la route, ils s’intègrent maintenant à la vie des villages.

 

Mon « truck » favori  est celui d’un taïwanais appelé Macky qui vint parmi les premiers. Son camion ne paie pas de mine, un vieil engin où il découpa une sorte d’ouverture sur le côté. Il y mit un fourneau à mazout et  vendit ses crevettes. Mon choix porte surtout sur deux types d’assiettes : « Garlic butter shrimp plate » et « Lemon Pepper shrimp plate ». A s’en lécher les doigts et c’est ce que tout le monde fait ! Assis dehors, sur des tables rustiques, après avoir commandé son plat, surfeurs et touristes attendent l’appel de leur nom pour récupérer l’assiette. Puis une bière bien glacée et ce sont de longues minutes de bonheur. Il n’y a pas de serveurs, pas de nappes, pas de couverts en argent ni de porcelaine de Limoges, simplement une fourchette et un couteau en plastique, une assiette en carton, un verre aussi en plastique. On n’a pas peur de se salir mais de toutes façons chez certains, une tâche ne se verrait pas tant leur tenue est négligée. Ici pas de manières bonnes ou mauvaises et l’heure ne compte pas puisque le camion est ouvert du matin jusqu’au soir.

Exemple de l’individu « kairos » : on mange quand on veut, on est sur l’eau selon son bon vouloir et ce n’est pas Danny, le roi de l’esbroufe qui déguste à côté de moi, les yeux fermés, ses crevettes, qui viendra me contredire. Il vit dans une vieille Volkwagen des années cinquante, rachetée à des hippies qui se sont casés parmi la faune « telos » et il ne porte pas de montre. Il ne sait même pas quel jour nous sommes et qu’il y a une guerre en Afghanistan ! C’est lui et son combat perpétuel avec les vagues. Son rêve est d’affronter la «  biggest wave possible » celle qui hante les surfers, celle dont ils sortiront ou morts ou vainqueurs. Alors pour le reste, Danny s’en balance !

Puis prendre son temps pour faire le tour des boutiques « surf » où s’entassent planches, équipement, gadgets, souvenirs et bricoles sans grande valeur. Partout des posters de gigantesques vagues devant lesquels s’extasient nos touristes japonais.

 

Au milieu de cette faune plus ou moins coupée du monde, il est difficile de ne pas épouser leur style de vie. Les notions de temps s’estompent sur la plage et à force de s’attarder, arrive le moment sublime, récompense d’une journée à flâner sans but ni contraintes, le « Sunset », le coucher de soleil. La vue fascine les badauds et tous assis à même le sable, les amoureux collés l’un à l’autre, contemplent cet immense disque de feu s’enfoncer lentement dans les vagues qui continuent à mugir contre les rochers. L’astre doit être kairos puisqu’il prend son temps à jouer à cache cache avec les nuages, les rayons batifolant de l’un à l’autre, nous offrant une palette de couleurs flamboyantes, égales à des plumes de paon. Spectacle à en couper le souffle. En plus, il ne coûte rien.

 

Je ne m’attarde plus longtemps au risque de gâcher mon souvenir. Alors n’oubliez pas si vous êtes à Honolulu de prendre le bus 20 puis 52 pour aller voir ces magnifiques plages !

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